Covid-19: ils ont privilégié leurs convictions au risque de s’éloigner de leurs proches – RFI

C’était LE sujet « déconseillé » lors des fêtes de fin d’année. Le vaccin contre le Covid-19 et son corollaire le passe vaccinal engendrent de nombreuses polémiques, exacerbent les tensions, au risque de perdre des amis, des parents, de briser son couple ou de se fâcher sérieusement avec son entourage.
« On était des amis de longue date. Aujourd’hui on ne se parle plus. » Stéphanie raconte comment elle est devenue militante active contre le vaccin et comment ses convictions ont engendré la perte de certains proches. « Je ne parle plus à deux ou trois amis très chers, je me suis fâchée avec mon cousin germain, mais tant pis. »
« Comment rester proche de personnes qui croient à tous les mensonges qu’on nous raconte », s’interroge-t-elle. Droite dans ses bottes, elle rend son analyse : « Je me suis rendue compte que ce sont des nombrilistes, entre autres. Ils ne supportent pas les gens qui râlent. Ils préfèrent poster des photos de chats et de chiens sur les réseaux sociaux. Je me suis fâchée avec des gens en situation de peur. »
Découvrir « le vrai visage des gens »
Ses ex-amis ont accusé Stéphanie, 55 ans, d’être égoïste, en avançant qu’avec des gens comme elle, l’immunité collective ne serait jamais atteinte. « Et ça a dégénéré, j’étais accusée de poster des choses sur les réseaux dont les sources n’étaient pas fiables, puis on m’a accusée d’être “entrée en lutte”. C’est difficile de se rendre compte que ce monde est pourri, mais c’est la vérité ! Il faut cesser d’être idéaliste. » L’agressivité verbale est ensuite devenue légion, alors Stéphanie a décidé de fuir ceux qu’elle estimait auparavant être ses amis.
Elle confie pourtant sa déception, a eu du mal à intégrer le fait que le Covid-19 et le sujet de la vaccination prenaient de si grandes proportions, déchainaient à ce point les passions. Mais pour elle, ce genre de crise permet de découvrir « le vrai visage des gens ». Et Stéphanie, qui a réussi à attraper le Covid-19 volontairement, de conclure : « Peut-être que cette crise a au moins permis de comprendre qui sont ses vrais amis. »
Sans concessions
La question que nombre de personnes se posent est de comprendre pourquoi et comment en arrive-t-on à voir des familles se déchirer, des amitiés mourir ? Du côté des « antivax », nombreux sont ceux qui expliquent que la longueur de la crise et sa « mauvaise gestion » leur ont fait perdre leurs nerfs.
Axelle, la soixantaine, n’est pas allée au cinéma depuis une éternité. Mais ça ne semble pas lui manquer. Pour le restaurant et les soirées à l’extérieur en revanche, elle aime y aller de temps en temps, « avec le passe vaccinal d’une amie de son âge ». « Je fais très attention, par exemple quand je vais voir ma mère à l’Ehpad, mais il est hors de question que je me vaccine avec un produit qui d’ailleurs n’est pas un vaccin. » Comme Stéphanie, Axelle est sans concessions sur le sujet, quitte à perdre des proches.
Après vingt ans d’amitié profonde et sincère, cette femme hyperactive a coupé tous liens avec son ami qui s’est révélé être pro-vaccin. Il en est venu à la traiter d’ « inconsciente et de criminelle ». Aujourd’hui, elle se demande encore comment certaines personnes peuvent démolir d’autres à ce point-là. « C’est difficile à expliquer, dit-elle, mais ils sont vraiment intolérants (…) On s’est tellement engueulés que j’ai dit stop. Ce n’était plus de la discussion, c’étaient des insultes par rapport aux non-vaccinés. » D’autant qu’à l’heure des réseaux sociaux, les articles, commentaires… etc, des pros comme les « antivax » déferlent sur la Toile, « et l’écrit est beaucoup plus pérenne que la parole », confie Axelle.
Comme Stéphanie, elle estime que cette crise du Covid-19 lui a permis de savoir qui sont ses « vrais amis ». « Je ne le verrai plus jamais, quoi qu’il arrive. C’est impardonnable d’être aussi sectaire », affirme-t-elle en haussant le ton.
Un débat qui fracture familles et couples
Côté famille, les témoignages pleuvent aussi. Dès que le sujet de la vaccination revient sur la table, Jean, 76 ans et vacciné comme plus de 52 millions de Français, s’écharpe violemment avec son fils Robert, 50 ans, « antivax ». Le ton monte rapidement, les insultes fusent à chaque fois. « J’ai été extrêmement en colère quand j’ai appris qu’en plus il avait attrapé le Covid. Je lui ai dit qu’il allait finir en réanimation, tout ça parce qu’il ne voulait pas se vacciner. C’est totalement ridicule », s’emporte-t-il avec, malgré tout, de l’inquiétude dans la voix à l’idée de perdre son fils au sens propre du mot. « Je n’ai pas été malade, juste un simple rhume, rétorque Robert, à la différence de certains qui, même vaccinés, ont été très mal en point ! »
« Ils ne veulent pas se faire vacciner, et bien tant pis, on ne les invitera plus », affirme froidement Claude face au refus de son fils et de sa belle-fille de recevoir de l’ARN messager. Claude et son épouse déplorent que certains aient fait l’effort de se faire vacciner et que d’autres s’en fichent et pourraient ainsi les contaminer. « C’est irresponsable », lâchent-ils.
« Tu vas voir dans six mois, dans quel état tu seras »
Perte d’amis, de membres de la famille, le débat autour du vaccin et du passe a aussi eu raison d’histoires d’amour. C’est le drame qu’a vécu Mathilde, la soixantaine, vaccinée, en couple avec une « antivax » de la première heure. La crise sanitaire et le débat autour du vaccin a fait exploser leur relation. « La pression est apparue et a grimpé avec le coronavirus. Je me suis fait vacciner, elle, elle était dans le refus, le déni, presque l’agressivité. Elle m’a dit : “Tu vas voir dans six mois, dans quel état tu seras ! Vous êtes de vrais moutons”. » Au bout de deux ans de crise du Covid-19, Mathilde décide de mettre fin à son couple.
Malgré l’amour, elle ne supportait plus l’impossible communication autour du sujet qui prenait de plus en plus de place dans leur couple. Cerise sur gâteau pour Mathilde, « elle m’a demandé mon passe pour pouvoir éviter les tests antigéniques quand elle allait visiter sa mère mourante à l’hôpital. » Pour autant, elle n’a pas osé avouer à son ex-compagne la vraie raison de la rupture. « J’ai encore beaucoup d’affection pour elle, mais elle ne veut pas me revoir, c’est trop douloureux. » D’autant que la réconciliation est inenvisageable, « Je dois être respectée, même si elle me manque énormément ».
Liberté, valeurs, communication…
Comment expliquer que le seul thème, certes clivant, de la vaccination contre le Covid-19, amène à autant de déchirements ? « Le Covid a touché aux croyances. Au-delà du vaccin, c’est un sujet qui a ouvert des brèches, qui a exacerbé tout ce qui était déjà là », analyse Béatrice Voirin, thérapeute en psychothérapie dans les Hauts-de-Seine.
En effet, le sujet touche aux valeurs fondamentales. La valeur de liberté des uns qui commence là où s’arrête celle des autres. D’ailleurs, les pros et « antivax » ont ce même argument de liberté.
Par ailleurs, explique Béatrice Voirin, ils ont un autre point commun, la peur : je suis face à quelque chose que je ne maîtrise pas. « Ça a poussé certaines personnes dans l’extrême, au point que c’en est devenu sectaire. Et là, c’est très compliqué parce que vous êtes face à quelqu’un qui ne vous entend plus. Les gens ne séparent pas tant qu’il y a communication et échange. Cette pandémie a réellement fragilisé ce dialogue, elle nous a fait perdre nos repères. Le vaccin a cristallisé quelque chose. Et moins on communique, plus on en veut à l’autre. Et ça finit par la rupture. »
♦ Les prénoms ont été modifiés à l’exception de la thérapeute en psychothérapie